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LES MERVEILLES

Je voulais croire aux fées. Pourquoi pas ? D’autres croient bien en Dieu ou au père Noël. Moi j’avais choisi les fées, les dieux et les déesses.

La plage des Baleines, Editions Robert-Laffont.

L’heure de tierce était, je crois, passée, et il était près de midi lorsque j’aperçus l’arbre et la fontaine. De l’arbre je puis dire que c’était le plus beau pin qui jamais crût sur terre. Je ne crois pas qu’il eût laissé passer une seule goutte de la plus forte pluie : l’eau ne pénétrait pas son feuillage. Je vis le bassin pendu à l’arbre ; il était d’un or plus fin que celui qu’on pourrait trouver, même de nos jours, dans les foires. Quant à la fontaine, elle bouillonnait, vous pouvez m’en croire, co

dame-à-la-licorne-300x258mme eau chaude. Le perron était fait d’une seule émeraude, percée comme une outre, avec quatre rubis plus flam-boyants et plus vermeils que n’est le soleil au matin quand il paraît à l’horizon ; je vais maintenant vous dire tout ce que je sais avec certitude, sans mentir en rien.

Je fus curieux de voir le prodige de la tempête et de l’orage et mal m’en prit : j’y aurais renoncé aussitôt, si j’avais pu dès que j’eus arrosé le perron de l’eau du bassin. J’en versai trop, je le crains : aussitôt, je vis le ciel si troublé que plus de quatorze éclairs à la fois frappaient mes yeux ; les nuages se mirent à déverser pêle-mêle pluie, neige et grFotolia_71647762_S-300x236êle. Le temps était si gros et si affreux que je pensai cent fois être tué par les coups de foudre qui tombaient autour de moi et par les arbres fracassés. Sachez que je restai dans l’angoisse jusqu’au retour du beau temps. Mais Dieu me rassura bien vite, car la tempête ne dura guère, et les vents s’apaisèrent bientôt ; dès qu’il plut à Dieu de les calmer, ils n’osèrent souffler. Et quand je vis le ciel clair et pur, je fus transporté de bonheur : la joie fait oublier le tourment. Lorsque l’orage fut passé, je vis sur le pin des oiseaux attroupés en si grand nombre, si vous voulez m’en croire, qu’on ne voyait branche ni feuille qui n’en fût toute couverte ; et l’arbre en était plus beau. Tous les oiseaux chantaient en un chœur harmonieux ; chacun chantait un air différent, car je n’entendis jamais deux fois la même mélodie. Leur joie me réjouit, et j’écoutai jusqu’à la fin de leur office: jamais je n’avais entendu si beau concert, et je ne pense pas qu’on puisse en entendre de semblable, à moins d’aller entendre celui-là ; il me plut et me ravit tant que je crus être en extase.

Yvain ou le Chevalier au Lion, Chrétien de Troyes