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Puis-je vous dessiner ? m’a demandé l’inconnue. Je voudrais faire un pastel de ce lieu et vous êtes assise sur ce banc. C’est le bon angle… pour moi. On ne vous reconnaîtra pas à cette distance et puis je n’ai plus la main assez solide pour peindre des visages. Elle tremble.

Elle a allongé l’horizon de ses doigts devant moi. Ils étaient un peu déformés, secoués par un frémissement intérieur qui les bousculait légèrement. Elle a repoussé une mèche de cheveux qui flottait dans le vent, autour d’elle, comme des herbes sauvages. Il y avait des taches de soleil sur le dos de sa main. Ses yeux respiraient.
– Vous avez fait beaucoup de portraits?

La plage des Baleines, Editions Robert Laffont.

Emmanuelle Terff

Après mon premier ouragan, il a fallu reconstruire le ponton à requin. Ils ont mis quinze jours pour creuser le sable et y lester des cloches de bétons qui ont servi de fondations aux poteaux de bois empilés comme un château de cartes. Il s’est avancé vers l’océan, poste de guet aussitôt envahi par une armée de pécheurs munis d’hameçons à squale. Les surfeurs sont revenus danser trop prés de la forêt de mâts sous les sifflements de maîtres nageurs rouges comme des cardinals, petits oiseaux qui bondissent dans l’ombre des bois qui bordent parfois encore l’étendue de la dune. La mer le balaiera au prochain coup de vent. Ils le reconstruiront. C’est le prix pour avoir le droit de rêver du bout de la terre.

Quand j’avais fini de peindre dans l’odeur d’entrailles de poissons, j’allais souvent me mettre à l’abri du froid ou de la trop grande chaleur dans le bar à huîtres qui se trouve en face. Nous nous retrouvions presque toujours les mêmes, accoudés au comptoir. Je ne parlais au début qu’avec difficulté. Les mots qui sortaient de ma bouche n’avaient jamais la bonne intonation. Ils me regardaient, gentiment intéressés, me proposant un hamburger au crabe mou avec ses pattes d’araignée marine qui dépassaient du pain rond au lieu de la bière fraîche que j’avais commandée. Avec le temps, je cessais d’essayer. Eux, continuaient à me sourire avec leur grande tendresse qui s’esclaffait en jappements joyeux. Je les regardais comme un livre d’images, une suite de tableaux mystérieux et envoûtants qui me découvraient un pays inconnu. Car le monde est étrange aux étrangers et c’est un charme puissant que de ne plus comprendre. Chaque mot, chaque geste défaisait,ma compréhension de l’ordre passé, disloquait ma conscience et m’ouvrait l’horizon de l’ailleurs, comme une mer au souvenir de terre. Je me noyais dans les couleurs singulières. Je devenais primaire.

Pour ma première exposition dans le bar à huîtres en face du ponton, le patron m’a demandé de changer mon nom.
– On ne peut pas dire le tien, il a trop de lettres. Les gens par ici n’aiment pas vraiment parler pour ne rien dire. Il faut quelque chose de plus efficace. Ca fait trop ancien monde. Ce n’est pas adapté.
J’ai pris la voiture jusqu’au débarcadère des Iles. Je voulais prendre le nom d’un bateau : Queen Elisabeth, Sir William Raleigh. J’ai changé d’avis. Trop ancien temps. En revenant j’ai traversé Kitty Hawk, une longue étendue de sable face à la mer. Les frère Wright y ont fait décoller pour la première fois leur avion Ils ont roulé sur la longue plage que l’eau caresse puis ils ont pénétré dans l’océan bleu du ciel. Ont-ils été surpris de découvrir de là-haut l’étendue irrégulière de l’eau, le dessin des îles et la chevelure mouvante des herbes des marécages ? Se sont-ils souvenu avec nostalgie des premiers explorateurs qui accostait cette terre inconnue comme eux un ciel nouveau ? Ont-ils simplement sombré dans l’immensité écumeuse, naufragés à perte d’horizon de l’étendue qui déferle ? Je ne sais pas. Devant la plaque rouillée qui commémore leur exploit, j’ai décidé de prendre ce nom, plutôt qu’un autre. Pour devenir. Ici.
– Pourquoi Kitty Hawk ? m’a demandé Bill du bar à huître.
– J’ai pensé que c’était le nom de la femme de Mantéo. Un nom d’indienne pour une née d’ailleurs, ça m’a semblé tout indiqué dans mon cas
– Mais c’est le nom d’une plage. Tout simplement.
– Non. Justement.

Kitty Hawk, Texte perdu.