Emmanuelle Terff

J’ai raconté notre rencontre: sur Facebook, à travers des photos, des sites, des vidéos sur YouTube, des conversations sans importance pour commenter la dernière liaison d’un acteur ou la tête boursoufflée des dix plus beaux ratages de la chirurgie esthétique. Mon départ sur un « coup de mail », comme disait ma fille, pour un voyage à travers tous les mondes. Finalement, je ne la connaissais pas vivante, ai-je conclu.

— Mais morte, quelle présence, elle a dit.
Elle tenait toujours le vase sur ses genoux.
J’ai raconté là-bas. La mer verte, l’océan, la rivière qui s’enfonce dans les vagues. Les femmes, Mary Milena, les enfants et parfois, dans la brume, au pourtour de l’horizon, les hommes. Nikos. Alan.

— Certains sont doux.
Elle a dit oui puis elle a rajouté :
— Si doux.

Et les ponts, les camions de tomates rouges comme des coquelicots, des fleurs fanées jetées dans une bassine noire, la lumière de l’été qui tremble dans les arbres. La chaleur. Le soleil et la bruine grise qui mouille les cheveux, les joues, les lèvres et qu’on lèche avec sa langue pour se nourrir de ciel.

J’ai raconté les vagues, toutes les vagues sur Internet et ailleurs, sur le sable, dans la vie, dans les souvenirs. Les vagues qui effacent les précédentes dans une ronde incessante. La Toile. Gaïa. Elle, mon amie, de toutes les vagues, de toutes les toiles, comme un peintre virtuose.

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Emmanuelle Terff

Des petites taches de couleurs progressaient régulièrement sur l’esquisse bleutée des collines. Rock, cloches de chèvre, martèlements de techno. Les vieux boitillaient accrochés à leurs cannes sonores. Les pierres roulaient sous la course des jeunes qui escaladaient les murets du bord de la route pour les éviter. Les voitures crachaient diesel et klaxon.

Jusqu’à la mer.

Elle devait être en bas, tout là-bas entre les rochers tombés de la falaise. On l’entendait parfois entre les radios, la sono et les roucoulements guimauves de la musique qui enveloppaient le promontoire. Je l’entendais par habitude. J’étais venu si souvent ici. Entre Lola et ce départ qui venait. Presque demain.

– Il ne faut pas se pencher, c’est glissant.

J’ai attrapé le jeune garçon. Il s’est dégagé :

– Lâche-moi. C’est moi qui dois commencer.

Il s’est avancé vers le bord. Il a tendu le poing vers la fin du monde, là où la mer monte jusqu’aux étoiles. Puis il a ouvert les doigts pour ensemencer le ciel. Une pluie dorée s’est envolée rejointe par un courant rouge qui brillait plus loin. La danse des vents. J’ai regardé le contour dentelé qui tombait dans la nuit. Les enfants s’étaient posés sur les avancées de rochers, le plus près possible du vide. Ils puisaient avec une énergie joyeuse du sable coloré dans des seaux en plastique qu’ils lançaient dans les vents pour barbouiller le noir devant eux comme des peintres virtuoses. Rouge crépitant, bleu de mer, gris du vieux blockhaus, orange du soir, violet d’hier. L’espace se couvrait de courants capricieux, multicolores, scintillants, qui montaient, s’affaissaient, se retrouvaient, pour se combiner à l’infini, agités par une houle invisible.

– Nos vents. Ce sont nos vents.

La vieille se tenait derrière moi :

– La fleur des vents. Nous avons tous été un enfant au bord de la falaise. Ta Multinationale ne pourra jamais exploiter cette richesse-là.

[…]

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